« You Must Think I’m Crazy » 

Steve Potts dans la petite salle des Ateliers du Chaudron : réunion «de famille » et/ou histoire de « fou(s)». La famille, ce soir c’est une quarantaine de personnes face à qui le saxophoniste improvise une analyse de cette musique dont le nom ne sera jamais prononcé, navigant entre slang et conservatoire – « Play some shit, man ! » lance-t-il au pianiste, avant de sous-titrer « Pourriez-vous nous jouer une sorte de cadenza ? » Et Jobic Le Masson, pas moins hilare que ses compagnons, construit aussitôt sur son clavier (aujourd’hui en bien meilleur état aujourd’hui que d’autres dimanches aux Ateliers – pianistes invités par Potts, ont déjà défilé Sophia Domancich, Kirk Lightsey, le très inattendu Gianni Lenoci…) un édifice à motifs graves et réitérés, où une vivacité obsessionnelle effleure les frontières "free" d’un Mal Waldron et des effluves bleu (Monoblue). Quant à cette folie, incluse dans le titre qui conclura la soirée et devrait être aussi celui d’un album attendu-espéré depuis deux ans, déclamée à la manière d’une comptine avant d’être reprise par le sax puis l’orchestre, elle ne sera pas sans rappeler certaines compositions que Steve Lacy annonçait verbalement en guise de trame mélodique et rythmique et à quoi Potts avait participé jadis (cf. La Motte Picquet, 1972). Le moins surprenant dans cette conjugaison d’oralités ne sera surtout pas la série d’explosions vocales de John Betsch ponctuant-soulignant son drumming quasi idéal, d’une exceptionnelle précision et d’une richesse picturale qui n’en finissent pas de nous fasciner, tandis que l’hilarité impassible de cet orfèvre des idiophones fait penser (à ceux qui l’ont vu et entendu live) au sourire d’un Jo Jones. Un tel mixte de gaieté affichée et de perfection du jeu pimenté de chaleureuse ironie pourrait bien être un syndrome de cette Steve Potts Family, pourtant à dimension et composition variables, et ce n’est sûrement pas l’enfant du Bronx Peter Giron (installé en France depuis une dizaine d’années) qui fera exception : dans la moindre des ses interventions, virtuosité, humour et plaisir de jouer sont d’une réjouissante évidence. Parenthèse pédagogique : une exquise et plaintive Eleanor dont Potts rappellera aux ignorants et amnésiques qu’Eleanor Fagen fut aussi un des noms de "Lady Day". Venu dans les dernières minutes compléter la "famille", Rasul Siddik, le compatriote de Miles Davis et Joseph Bowie qui fait désormais partie de la jazzosphère parisienne, allait, de sa trompette exacerbée, élargir le spectre de l’éphémère confrérie. Autant dire que l’éventail de ces folies aurait mérité d’être déployé plus longtemps. En 2013 nous promet-on ... 


Philippe Carles© 2012 - Jazzman




Cela pourrait être un paradoxe, mais à une époque de surproduction discographique certains avancent encore à hauteur d'un disque par décennie, ou presque. Jobic Le Masson fait partie de ce cercle très restreint de musiciens qui se garde bien de former des groupes et gruppettini dans le but de produire des enregistrements éphémères. La discographie de ce musicien, né en 1968, est claire : on y retrouve quelques enregistrements en tant que co‐leader (notamment au sein du Free Unfold Trio) et une poignée de participations en tant que sideman.

Pour trouver une œuvre sous le nom Jobic Le Masson, il faut remonter à « Hill », publiée par ENJA en 2008. A la sortie du disque, la presse spécialisée flasha soudainement sur le trio Jobic Le Masson‐Peter Giron‐John Betsch, qui en réalité avait déjà fait ses armes aux 7 Lézards, club « mythique » du 4e arrondissement à Paris. Jazz Magazine évoqua « une mise à jour de Monk et d’Ellington pianiste », Jazzman parla de « style Jobic », un style qui n'a pas changé au fil du temps. Huit ans plus tard, Peter Giron et John Betsch sont toujours là comme au bon vieux temps de «Hill», confirmant être des rouages essentiels dans un moteur rythmique au drive irrésistible : «Dans le trio», raconte Le Masson, «l’idée d'un pianiste leader accompagné par une section rythmique est très nuancée. Nous sommes tous les trois une section rythmique. À cet égard, je considère notre trio atypique».

Même aujourd'hui, la philosophie du groupe réside dans ces années de formation passées aux 7 Lézards : « Je suis bien conscient qu’aux yeux des programmateurs on doit innover, concevoir des créations, des projets inédits. Mais nous sommes une entité bien définie, un trio qui s’est formé en jouant régulièrement de manière auditive. Ce qui importe est le son d’ensemble, la recherche d'une cohésion sonore qui soit presque plus intéressante que les solos individuels. Nous sommes un groupe, je tiens à le répéter».

Avec moins de concerts, les répétitions du trio sont devenues un rendez‐vous hebdomadaire auquel participe également Steve Potts. Il semble que le saxophoniste et Le Masson se cherchent depuis l'époque des 7 Lézards : «Steve a rejoint le groupe il y a environ trois ans. L'avantage de jouer avec lui est que nous pouvons faire en quartet ce que nous faisons habituellement en trio».

Il est clair que la présence de Steve Potts et de John Betsch, qui ont joué pendant des années à coté de Steve Lacy, pousse le groupe dans un dimension lacyana, que Le Masson considère comme «culturelle et intellectuelle» : « Pour Lacy, la musique est un medium qui sert à raconter des faits réels, transmettre des messages politiques, parler de cinéma, de poésie, de littérature. Lacy mais aussi Potts, Giron et Betsch sont des maîtres de leurs instruments pour des raisons qui ne se limitent pas à la musique, comme si une sorte de profondeur intellectuelle anticipe et en même temps transcende leurs compétences en tant que musiciens et compositeurs. Je retrouve cet aspect aussi dans Monk, Ellington, Cecil Taylo ».

Avec ces prémisses, nous approchons «Song», point d’intersection entre la «musicalité débordante» de Steve Potts et le trio de Jobic Le Masson. Il est probable que ce disque représente un petit événement, surtout pour qui suit (encore) la confrérie « Steve Lacy » ; certainement, il marque le retour discographique de Jobic Le Masson. Et c’est un heureux retour.


Luca CIVELLI